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Échec de la filiation symbolique
Échec de la filiation symbolique dans la schizophrénie

 

 


Échec de la filiation symbolique dans la schizophrénie

et suppléances


                                                                 Claude Kessler (2026)

 

 

La nature ignore tout lignage. L’ascendance et la descendance d'un individu ne sont identifiables que par la construction d’une généalogie : seul le symbolique instaure un ordre et une distinction entre le créateur et sa créature. Lorsque les différenciations opérées par le langage défaillent, le chaos s’installe. Dans la schizophrénie, la forclusion du signifiant produit un désordre dont les liens de parenté ne sont pas exempts.

L’absence de symbolisation de la différence des générations se rencontre parfois facilement dans le discours de l'un des parents du patient. Le père de Jean en témoigne par son lapsus : à la question : "Êtes-vous le père de Jean ?", il répond "Le fils... c’est mon fils". En m'expliquant avoir choisi ce prénom car "c’est celui du grand-père", il ajoute : "Comme ça, il reste un Jean parmi nous." Sans extrapolation excessive, on peut observer que le père, par son lapsus, se place comme le fils de son fils. Ce dernier se retrouve alors captif d’une double position : fils et père de son père.

Dans le même ordre d'idées, nous avons la mère d'un jeune schizophrène (Henri) qui me dit, alors que je la rencontre avec son mari : "J'ai beaucoup vomi pendant sa grossesse." Ces défaillances de la différenciation, cristallisées dans le langage, révèlent une non-symbolisation inconsciente de la barrière des générations. Cela peut éclairer, en miroir, les difficultés de l'enfant à symboliser la séparation.

L'histoire d'Ilan peut nous éclairer sur la position du sujet schizophrène au sein de sa famille. Les premiers symptômes de sa maladie, du moins ceux reconnus comme tels par la psychiatrie, sont apparus vers l'âge de dix-huit ans. Il était alors amoureux d'une fille se prénommant Ilana (bien qu'il s'agisse là d'un prénom d'emprunt, le prénom de jeune fille dans la réalité est bien le prénom féminisé d'Ilan). Un "facilitateur" aurait dû organiser une rencontre entre eux qui n'a pas eu lieu. Déçu, Ilan s'enfuit en forêt et veut se suicider, en se "'claquant les veines", précise-t-il. À ce moment précis, il entend une voix venant d'une maison abandonnée, qui lui dit : "Tu es Abraham, Moïse, Salomon. Tu es le Messie. Tu n'auras plus d'épreuves. Ne pratique plus la Loi parce que tu es le Messie." L'hallucination auditive est accompagnée d'une hallucination visuelle : en face de lui, dans un arbre, apparaît une branche sous la forme d'un I. lumineux.  Quand le Moi donne sens au Je et que le Je coïncide avec le Moi, il suit le Moi dans sa chute. Ici, le délire saisit le "Je" au vol, et l’identité délirante fait office de prothèse imaginaire. Que la voix qu'il entend vienne d'une maison abandonnée n'est pas anodin car dans cette aventure c'est bien lui qui est abandonné. En tout cas, cette hallucination le détourne de l'idée de suicide. La Loi dont il est délivré, c'est évidemment la Loi juive. En tant que Messie, il s'est trouvé un nouveau Père avec lequel il se confond pleinement. Mais ce n'est pas encore là une métaphore délirante, laquelle serait une tentative de reconstruction symbolique créant un nouveau nœud de significations pour remplacer le signifiant de la Loi qui n'a pas été symbolisé. Ici on est loin d'un système délirant cohérent et stable permettant d’ancrer une réalité face au néant. La prothèse imaginaire est un bricolage de fortune. Elle tente de maintenir une apparence de cohésion : le I lumineux, mais elle ne génère aucune loi interne stable. C'est un "prêt-à-porter" identitaire qui ne traite pas la faille structurelle.

Si on écoute Ilan, Ilana était la femme parfaite. Outre ses qualités physiques, intellectuelles et morales, son nom évoque l'amour. Quant aux prénoms, ils sont quasi identiques, comme d'ailleurs celui de la sœur d'Ilan qui aurait pu se prénommer Ilano. Les différences sont ainsi vraiment réduites au strict minimum. Que toute relation amoureuse soit essentiellement narcissique, s'aimer à travers l'autre-même, est une constatation classique. Mais ce n'est pas simplement de sa propre image féminine qu'Ilan est amoureux. Pour lui, Ilana n'est pas que le reflet idéalisé de son moi, elle est son objet-moi, un objet d'investissement narcissique sur lequel le sujet s'appuie pour maintenir sa propre cohésion et éviter l'effondrement psychique, une sorte de moi auxiliaire servant de prothèse narcissique. Avec la perte de cette prothèse amoureuse, les pulsions libidinales et de destruction sont reportées conflictuellement sur le moi. Il n'y a pas de clivage du moi narcissique délirant qui oscille entre le moi idéal "Jésus" et le néant. La régression narcissique est confirmée par l'apparition d'un "I" lumineux interprété comme étant une manifestation divine, lui confirmant ainsi son nouveau destin. Cette hallucination est l'ultime prothèse pour éviter que le Moi ne soit totalement dévoré par la pulsion de destruction et que le néant se concrétise.

Un autre événement a marqué Ilan. Il parle de sa folie comme d'un châtiment pour avoir lu la Kabbale, lecture qu'il situe peu de temps avant l'épisode amoureux. Écoutons-le : "Pour étudier la Kabbale, il faut avoir quarante ans, être marié et avoir des enfants. Le camarade avec qui je l'ai lue est lui aussi devenu fou, il marchait sur ses mains... Je veux bien vous le dire, mais c'est dangereux pour vous. Dans la Bible, le livre de la création, le premier mot est Bereïchiss. En Kabbale, on ne tient compte que des consonnes : R-Ch-B-Y (le fait que la dernière lettre soit une voyelle ne lui pose pas de problème). Chaque son est le début d'un nom : Rabbi - Chimone - Bar - Yoraï... Et la Bible commence par Bereïchiss : c'est la preuve que la Bible est juive, le nom du rabbin est compris dedans. 'Ei' et 'ss’ sont des accusatifs se lisant 'et'. Ça veut dire que le Rabbin Chimone Bar Yoraï était attaché à la Gloire de Dieu (La Chékhina) sans arrêt. C'est le premier secret de la Kabbale, il est interdit de l'apprendre... À la prière du soir, les murs se balançaient autour de moi et le sol s'ouvrait. J'allais être avalé par le sol... La sensation d'une enveloppe autour de soi."

 La lecture de la Kabbale prend ici le sens d'une première transgression suivie d'une seconde qui est l'accès à un savoir interdit et dangereux relatif à l'origine de la Bible : qui l'a écrite ?  C'est un juif attaché, sur le modèle du cordon ombilical, à la Chékhina qui représente la présence de dieu sur terre. Le ''pas'' franchi par cette transgression précipite Ilan dans un espace bidimensionnel (1) qui, n'étant pas structuré par l'ordre mis en place par le langage, n'a plus aucune consistance et menace de l'engloutir.

Le secret révélé par la décomposition du signifiant Bereïchiss'' est la transposition d'un secret lié à la naissance d'Ilan : celui de ses origines juives masquées par un baptême chrétien pour éviter les persécutions nazies. Notons que le terme hébreu est "Béréchit" qui signifie "au commencement", donc "chit" et non "chiss". En allemand "scheissen" signifie "chier". Il y a peut-être là une influence du "yiddish" qui est la langue germanique parlée  par les Juifs d'Europe centrale. Dans le "chiss" de ''Bereïchiss'' se laissent aussi entendre le terme allemand "schiessen" (tirer avec une arme) et le francique  lorrain ''beschiessen" (tricher).

Ilan n'avait pas de bonne fée à côté de son berceau, mais la mort. Il est probable que cela a eu un rôle important pour son avenir. Mais ses parents ont réussi à préserver sa vie, et ont dû l'aimer. C'est plus tard que les choses se sont gâtées, avec l'apparition de la maladie.  Son père lui aurait dit des choses du genre : "J'aurais mieux fait de me branler que de t'avoir", ou encore : "Trois centimètres de plus et tu étais une merde", "S'il n'y avait pas la police, je t'aurais mis six balles dans la peau", etc. Il est évident que ce père a honte de ce que la maladie a fait de son fils et qu'il en vient à regretter sa paternité. Dans le quotidien, Ilan a été un réel problème pour ses parents par son comportement. Ils ont essayé de trouver une solution en l'hospitalisant sous contrainte à l'autre bout du département. Mais en même temps, il est difficile de ne pas entendre dans ces insultes un retour des circonstances de sa naissance en lien avec le signifiant ''Bereïchiss''  qui condense tuer, tricher, chier. En allant un peu plus loin, on pourrait se risquer à voir dans le secret de l'origine de la Bible que dévoile son délire, la révélation de sa propre judéité.

Dans la tradition hébraïque, le père de la Bible n'est pas un mystère : ce serait Moïse, du moins pour la Torah, et ce sous la dictée de dieu. Les noms des auteurs des autres livres de la Bible sont également précisés par la tradition : David, Salomon, Isaïe, Jérémie, etc. Quant à la Kabbale, son étude est traditionnellement réservée à une élite d'érudits qui étudient la nature de dieu et les mystères de la création. L'interprétation "très personnelle" par Ilan de l'enseignement reçu dans son séminaire n'est pas anodine et pose, comme nous venons de le voir, la question de sa propre origine. Son délire lui apporte une réponse : il est le fils de dieu. Tous les croyants le sont, sauf que pour notre patient le lien n'est pas symbolique, mais réel. De fait, il n'y a que le symbolique qui peut apporter une réponse à la question du père réel, et cette réponse est consensuelle, imaginaire ou délirante. Le problème n'est pas que le délire soit une tentative pour pallier la forclusion du Nom-du-Père comme signifiant de la loi, donc de répondre à la question des origines, de la filiation et de la loi, c'est qu'il échoue.

Pour Ilan, la lecture de la Kabbale est une dévoration de la Chékhina. Il répète souvent : "La Kabbale, ça se boit comme du petit lait !'' mais c'est lui qui se voit englouti. Il s'agit là d'une "maternalisation" de la fonction paternelle. Le Père symbolique est remplacé par la Chékhina (2), le lien symbolique par le cordon ombilical et la loi par le lait maternel.

Peu de temps après la lecture de la Kabbale, un samedi, selon ses dires, Ilan déchire le Talmud, le lance en l'air, et s'enfuit du séminaire israélite où il poursuit ses études. La rupture avec la Loi est définitive. On l'interne. Sa conversion au judaïsme, à l'âge de 13 ans, se serait faite à la demande du grand-père paternel en échange d'une montre en or, profitant d'une opération chirurgicale rendue nécessaire par un phimosis. Le projet de cette conversion était une modification de son identité symbolique. Mais ce fut un échec : le passage de la Loi de Jésus à celle de Moïse n'opère pas. Elle n'a d'effet qu'au niveau du Moi causant une dissociation entre un fragment juif et l'autre chrétien. Mais tout lien n'est pas effacé, comme en témoigne l'expression de "communion juive" qu'il emploie pour parler de sa conversion : habituellement, les Juifs parlent d'alliance et les Chrétiens de communion. Quand les deux identités se rapprochent trop, le résultat en est un conflit intrapsychique qui se traduit par une crise psychotique aiguë où s'affrontent ses fragments d'identités.

Au niveau de l'image du corps, l'amputation du prépuce a remis en cause l'identité sexuelle d'Ilan. Sa crainte est qu'on ne l'ait pas seulement circoncis, mais qu'on lui ait mis aussi un vagin. Délirant, il dit : "Une fois j'ai dit au rabbin L. (qui l'a circoncis) : 'Ce chat a un vagin.' Il m'a répondu : 'Oui, c'est une femelle.' Depuis, quand je pense au vagin de ce chat, je me sens drôle. Son père a peut-être coupé le chat, lui a mis un vagin." Il n'y a pas que l'angoisse de castration qui s'exprime là, mais un fantasme de féminisation corporelle. Voilà qui n'est pas loin de rappeler le délire du président Schreber analysé par Freud (3) comme étant l'expression d'un désir homosexuel et d'une féminisation rendue acceptable à condition d'être la femme de dieu. Mais il n'y a pas chez Ilan d'identité sexuelle stable lors de nos premières rencontres, il passe et repasse de l'une à l'autre au gré de ses pulsions et de ses interlocuteurs. Cette fluctuation signifie que la différence sexuelle, comme celle des générations, n'a pas été symbolisée, non pas que les signifiants fassent défaut, mais qu'ils sont inopérants à fixer la différence. Ils sont ce que nous avons appelé des "formes signifiantes".

L'identité qui va dominer la vie psychique de ce patient est en rapport avec l'ablation du prépuce. Il associe sa circoncision à l'amputation de son père auquel manque un bras et à la mère qu'il voit comme ayant été amputée de son enfant à l'accouchement. Lui-même se dit être "la verge crucifiée" en référence à la crucifixion de Jésus. C'est l'identification imaginaire d'Ilan à l'image de sa verge circoncise qui fait retour dans son identité délirante : il est Jésus, le fils crucifié de la Vierge-Mère, le bras amputé de Dieu-le-Père, la verge qui a perdu le prépuce (4). Par son délire, il va essayer de reconstituer l'unité perdue. Il me raconte qu'il a vu dans le ciel une boule coupée en deux par les Allemands, et dit que ''Les saints juifs sont de grosses boules dans le ciel, elles roulent. Dans le ciel, on m'a dit : 'Dernière grosse boule avec Joseph (Joseph le fils de Jacob, vendu aux Ismaélites).' Les Allemands du ciel venaient avec une hache et coupaient la boule en deux !" La quête de la complétude suit deux voies : la jouissance cherchée dans la possession de l'objet du manque (prépuce, enfant, bras), et la jouissance spéculaire, procédant de l'investissement narcissique de son image du corps réduit à l'objet partiel. Dans l'identité délirante ces deux jouissances se confondent : Ilan est Jésus, l'image narcissique de la verge, qui, par une version personnelle du Mystère de la Sainte Trinité, ne fait qu'Un avec le Père et la Mère. Le discours religieux, en tant que symbolisation du vécu, nous livre la structure du délire.

La circoncision a eu pour effet une régression dont témoigne, dans le discours de ce patient, la mutation de la figure du rabbin "L.", celui-là même qui l'a "coupé". Avant l'opération, "L." remplit les fonctions de "bon père", après il devient un ''égorgeur'' : "Le rabbin L., dit Ilan, travaille beaucoup, il coupe les verges des enfants, il sacrifie les animaux, les égorge... c'est une tentacule, il m'accroche. Si je le revois, il m'égorge à distance !" On peut noter le même changement dans l'image du père : "Mon père était gentil jusqu'à l'âge de treize ans. Après ma conversion, il ne m'admirait plus comme avant. Je manquais de sainteté, la religion juive m'avait abêti. Il me tapait." La persécution par le père repose sur des éléments projectifs : la peur d'être puni pour l'attirance qu'il éprouvait pour la maîtresse de son père, mais aussi sur des faits. Le père était hostile à la conversion juive, et celle-ci n'a été acceptée que comme camouflage de la circoncision en nécessité chirurgicale : comme de toute façon il fallait couper le prépuce, autant faire plaisir au grand-père. Alors que cette conversion ne fait pas sens pour le père, Ilan se met à pratiquer la religion juive avec une assiduité toute particulière, jusqu'à modifier rituellement son image. C'en est trop pour le père qui ne supporte pas de voir quotidiennement devant ses yeux l'incarnation de la Loi qu'il a lui-même, juif non pratiquant et haïssant ses origines, rejetée. Le père devient une image du persécuteur au même titre que les nazis dont l'antisémitisme a motivé le baptême chrétien. Ilan fait un lien entre les 13 ans qu'il avait à sa conversion juive et son baptême à l'âge de 18 mois. Dans l'autobiographie qu'il m'écrit, il passe de la page 13 à la page 19. Il m'explique cela en disant qu'il a confondu le 13 et le 18 dans le numérotage des pages, et donne spontanément du sens à cette erreur en m'expliquant qu'au 3 du 13 manque sa moitié pour faire un 8. Ces quelques mots résument toute sa quête : celle de son complément et de son image spéculaire.

Ilan a conscience de son ambivalence à l'égard d'un père dont il a une image mêlant réalisme et délire : "Mon père, je l'admire et je le méprise. Je le méprise parce qu'il ne pratique pas la religion juive. Je l'admire pour sa réussite financière et sociale. Il a fait le tonneau de la mort en moto avec un seul bras... Il a perdu un bras à la guerre... Il a réussi tout ça avec un seul bras. Il a fait une mission volontaire, il est plein de décorations. C'est quelqu'un qui a quelque chose dans la poitrine. Je me sens mieux si je pense que c'est pas mon père." Au père qui, par son bras amputé, vaut de l'or, semblable au veau d'or que l'on adore, s'oppose le père couleur de cendre sur un dessin qu'il commente : "Il a l'air drôle avec ses petits pieds, la bouche en rectangle. Il a une déception d'avoir de petits pieds. Il vient de me dire qui je suis... qu'il est un lion caché."

Dans le discours de ce patient, le père n’apparaît jamais comme une figure tierce capable d’introduire une séparation symbolique. Son image oscille sans cesse entre les deux pôles extrêmes du Tout et du Rien, sans parvenir à acquérir la stabilité d’un Autre porteur de la Loi. Là où la fonction paternelle échoue à opérer comme médiation symbolique, ne subsiste pour le sujet que la quête d'un père imaginaire investi sur un mode essentiellement narcissique. Ilan me dit : "J’ai du mal à reconnaître mon père. Je n’arrive pas à croire à mon père. Quand je suis avec lui, je m’ennuie, je ne l’admire pas. J’ai peur que ça ne soit pas mon vrai père… Il a brisé l’amour que j’avais pour lui. Mon père est un être abstrait, j’aimerais avoir un père dur comme le fer. Je devrais m’accrocher à un père concret."

Ce qui est recherché ici, ce n’est pas un père symbolique, mais une figure suffisamment consistante pour soutenir une identité vacillante. Le père réel n’assure pas cette fonction ; il demeure insaisissable, tantôt idéalisé, tantôt vidé de toute substance. Dès lors, la relation père-fils reste prise dans une logique de fusion ou de destruction réciproques, caractéristique d’un fonctionnement schizoparanoïde où aucune différenciation stable ne peut s’établir. Ilan affirme : "Si mon père meurt, je meurs aussi. Je l’aime, c’est la chair de ma chair. Si je le tue, je me suiciderai." Cette formule condense toute l’ambiguïté de son rapport au père. Celui-ci ne constitue pas une altérité séparée, mais une image dans laquelle le sujet se confond partiellement lui-même. Le père fonctionne moins comme représentant de la Loi que comme double narcissique. C’est pourquoi l’agressivité dirigée contre lui revient immédiatement contre le sujet lui-même : détruire le père équivaut à s’anéantir. Ilan dit entendre "les Allemands" lui lancer à distance : "Tu tues ton père ou on te tue." Mais cette alternative est sans issue, puisque les deux termes se rejoignent. Faute de séparation symbolique, le meurtre du père ne peut conduire qu’à une destruction commune. Dans cette économie, une coexistence paisible paraît tout aussi impossible : l’un des deux semble toujours devoir disparaître pour que l’autre puisse exister.

Du côté du père, on ne peut que constater un rejet de son fils dans lequel il n'arrive pas à se reconnaître. Lors d'une visite à l'hôpital, Ilan dit à son père : "Je suis con." Celui-ci lui envoie instantanément un coup de poing dans la figure, disant : "Que tu sois con, je l'admets, mais que tu le reconnaisses, non !" La maladie mentale joue un rôle important, et souvent mortifère, dans la perturbation des relations familiales : "Je ne me tenais pas bien envers mes parents, me confie Ilan… des choses dégoûtantes. J'ai lancé une hache contre mon père, des pavés. Je ne me pliais pas. Mon père me disait : 'Tu ne te laves pas, tu es sale.' Il m'a craché dans la figure en plein magasin... Au camping je dormais dehors dans un sac de couchage, tout le reste de la famille était dans la roulotte. Il n'y avait pas de place pour moi à l'intérieur. Je pensais que mon père me méprisait... Il me menace continuellement de m'emmener à l'hôpital psychiatrique."

À travers ces scènes se dessine une relation où l’hôpital psychiatrique a fini par occuper la seule fonction tierce possible. Le père menace continuellement son fils de l’y renvoyer, comme si l’institution devait venir contenir une violence familiale devenue ingérable. Faute de médiation symbolique interne à la famille, la limite ne peut être introduite que de l’extérieur, sous la forme d’une contrainte réelle. Père et fils sont dans une constante oscillation de l'un dans l'autre au gré des pulsions, et ce rapport destructeur n'exclut pas une dimension sexuelle délirante : "Mon père pense : viens on s'encule", me dit Ilan. Et de me raconter qu'ils étaient allés ensemble se baigner, en plein hiver, dans une source d'eau chaude. La baignade a été suivie d'une friction réciproque et d'une invitation du père à manger une saucisse grillée. Là, il s'est imaginé être l'objet du désir homosexuel de son père et veut prendre la fuite. Faute de médiation symbolique, une limite réelle s'impose.

La relation d’Ilan à sa mère obéit à la même logique que celle qui l’unit au père : attraction, rejet, fascination et destruction y demeurent indissociables. "Ma mère est sèche, elle crie pour un rien", dit-il. Puis, presque dans le même mouvement : "Je l’aime beaucoup." Les frontières entre tendresse, désir incestueux, dégoût et persécution restent instables. Il évoque les nuits passées auprès d’elle durant l’enfance, le désir sexuel éprouvé à son égard, puis bascule vers des détails corporels investis d’une valeur répulsive : "Elle voulait me dégoûter d’elle." Chez Ilan, le corps maternel ne se constitue jamais comme corps séparé ; il est la surface de projection de ses oscillations narcissiques. La mère apparaît ainsi moins comme un objet différencié que comme un miroir affectif où le sujet rencontre tour à tour la fusion, l’incompréhensible et la menace de destruction. L’ambivalence ne se stabilise pas en un conflit psychique élaborable ; elle demeure à l’état brut, sans médiation symbolique suffisante. D’où la coexistence immédiate de l’amour et de la malédiction : "Je te maudis, tu vas mourir cette année." La parole ne représente pas le conflit ; elle le met directement en acte dans le langage même.

Le délire schizophrénique demeure fragmentaire, fluctuant et souvent inconsistant. Chez Ilan, les identifications délirantes se succèdent sans jamais parvenir à se condenser en une figure durable : Abraham, Moïse, Salomon, le Messie, puis d’autres encore. Chaque identité apparaît comme une tentative provisoire de fixation narcissique, rapidement remplacée par une autre, sans qu’aucune puisse véritablement assurer une continuité subjective. Dans la paranoïa, par contre, le délire est systématisé, structuré sur un mode imaginaire, et soutenu par une certitude inébranlable. Même lorsque l’Autre (5) y est persécuteur, il demeure identifiable et consistant. Chez Ilan, au contraire, cette place ne se stabilise jamais. Les figures de l’Autre prolifèrent sans qu’aucune puisse durablement assurer une fonction de séparation et de limitation : Dieu, Jésus, Yahvé, Hitler, les Allemands, le rabbin, le père, la lumière céleste ou encore le Messie se succèdent et se contaminent mutuellement. Le problème n’est donc pas celui d'un vide au lieu de l’Autre, mais l'inconsistance de cet Autre. Aucune de ses figures ne parvient à organiser durablement le champ psychique ni à soutenir une conviction délirante stable. Le discours reste dissocié parce que le lieu même auquel il s’adresse demeure incertain.

Toute l'errance religieuse d'Ilan est la recherche d’une Loi capable de lui fixer une identité viable, ce que, dans son histoire familiale, aucune instance symbolique stable n’a pu lui fournir. Faute de trouver cet Autre, tiers garant de la Loi, il a essayé de l’incarner lui-même. Mais cette tentative a échoué, précisément parce que la place qu’il cherche à occuper n’a jamais été symboliquement constituée. Ce n’est donc pas seulement le père qui manque ici : c’est la possibilité même de stabiliser la place du tiers. Ilan finit néanmoins par trouver une relative stabilisation du délire autour d’une figure paternelle imaginaire plus constante incarnée dans la figure d'un dieu transcendant les religions. Il ne s’agit pas d’une reconstruction symbolique au sens strict, ni d’une métaphore délirante pleinement organisée, mais plutôt d’un point d’arrêt provisoire dans la dispersion des identifications. Une certaine continuité est devenue alors possible, sans jamais atteindre la solidité de la conviction rencontrée dans les constructions paranoïaques. Le délire schizophrénique se caractérise moins par la présence d’une croyance fausse que par l’impossibilité de fixer durablement l’instance à laquelle cette croyance pourrait se rattacher. Le sujet reste exposé à une prolifération des formes signifiantes faute d’un point stable à partir duquel elles pourraient s’ordonner. Les grandes figures religieuses ou prophétiques auxquelles Ilan s’identifie tentent précisément de produire cette stabilité : elles incarnent une Loi susceptible de faire tiers entre Dieu et les hommes, mais aussi entre lui-même et le couple parental.

Dans le discours d'Ilan, ses parents ne sont le lieu d'aucune interrogation quant au désir qui les unit, ou les a unis, ne fût-ce qu'au moment de sa procréation. Le seul enjeu du face-à-face parental est l'impossible réduplication du même, l'échec narcissique générant la haine ou la pitié pour l'objet déchu. Selon lui, son père considérait son épouse comme une débile parce qu'elle avait un petit front. Il l'aurait délaissée pour ses vendeuses ou pour se masturber. Parlant de sa mère, il dit qu'elle a épousé son père par pitié, parce qu'il avait perdu un bras. Elle a épousé un "demi-mort", aurait dit le grand-père maternel. Parfois c'est l'argent qui est invoqué comme motivation. D'ailleurs, pour ce patient, toutes les femmes sont des prostituées. Son père aurait été source de honte pour sa mère. Il raconte : "Lors de ma communion, il n'y a que ma mère qui est venue, mon père n'avait pas de chapeau. Ma mère lui a dit : 'Ne viens pas, tu n'as pas de beau chapeau, de chapeau décent.' Elle avait honte qu'il mette un chapeau qui n'est pas beau." L'important, c'est l'image de soi donnée aux autres, tout gravite autour du narcissisme.

Si Ilan ne voit dans le couple parental que la rencontre d'un dégoût mutuel, cela reste pourtant bien confus quand il dit : "Elle lui dégoûtait, il la dégoûtait, mon père était dégoûté de mon père, de ma mère, la mère de mon père." Au commencement était donc le dégoût. Ilan se voit comme étant la concrétisation de ce dégoût. Il dit que pour être père ou mère, il faut perdre une partie de soi, et même éventuellement la vie en ce qui concerne la mère : "Une femme est enceinte, c'est horrible. La (sic) ventre gonfle de plus en plus, elle risque de mourir. À la télé, j'ai vu une femme de vingt enfants, elle est morte vingt fois. Avoir un enfant, c'est risquer de mourir. L'homme risque de tuer la femme. Ma mère a eu deux fausses couches... Mon père a dit : 'Je rate un bras pour deux beaux enfants. Ma sœur et moi, on serait la conséquence de la perte du bras. Pour qu'on naisse, mon père a perdu un bras." Dans ce délire, pour que naisse un enfant, la mère doit mourir et le père sacrifier un bras, le descendant ne peut donc être qu'une prothèse de ce qui a été perdu. Nous retrouvons dans cette configuration une fonction paternelle maternalisée où l'enfant occupe la place du phallus qui manque à la mère, sauf que chez le père il y a un manque réel, un trou à combler. Et c'est là qu'il va se loger.

S'il y a une parole mortifère qui est sortie de la bouche du père, c'est bien celle disant à son fils : "Trois centimètres de plus, tu étais une merde." Il s'agit là d'une agression verbale qui exprime une profonde colère.  Mais on peut s'interroger quant au sens de ces mots. S'agit-il d'un père qui regrette de ne pas avoir une verge assez longue pour perforer sa partenaire et éjaculer dans ses intestins ou son anus ? Autrement dit, est-ce l'énoncé d'un fantasme sadique teinté d'homosexualité ? Ou, plus banalement, un retour de la théorie sexuelle infantile de la procréation anale ? En tout cas, Ilan l'interprète comme le regret de son père de ne pas avoir engendré une "merde". Est-ce cela qui le pousse à manger ses excréments dans la cuvette des W.C. ? Ce qu'il pourrait dire à travers sa coprophagie, c'est : "Tu te trompes, papa, tu as réussi ton coup, je suis vraiment une merde."

 Ilan me dit que, selon son père, il est né d'une faute, celle de sa mère qui ne se serait pas lavée après les relations sexuelles. De façon récurrente, il affirme : ''Ma sœur et moi, on est des accidents. Mon père ne nous voulait pas. Chaque fois que ma mère a eu des enfants, elle avait refusé de se laver. Elle a fait deux fausses couches. Elle disait avoir calculé. Dans ce qu'il a compris du discours de son père, entendu dans son enfance, c'est que l'enfant est une saleté déposée par le père dans le ventre de la mère, d'où la nécessité de se laver. Nous nageons là en pleine théorie sexuelle anale où l'enfant se voit réduit à être un déchet, une "merde", ce qu'Ilan n'entend pas comme étant des métaphores. Cette pensée lui est tellement insupportable qu'il en vient, dans son délire, à dénier à ses parents toute participation à sa naissance. "Je ne suis pas sorti du ventre d'une femme, dit-il. En pensant que je suis sorti du ventre d'une femme, j'étouffe. J'arrive pas à m'imaginer que je suis sorti de la féminité de ma mère." Lui reste cependant à résoudre l'insoluble question de son origine : "Hier, j'ai pensé que mon père n'était pas mon père et je me sentais mieux, la tête décontractée. J'ai deux pères possibles : le père du mari de ma sœur (dont le nom se termine par -faterre, Vater, père), il me dit dans la tête : 'Comment tu vas mon fils ?', et un Allemand, l'usine des cuisines X, le patron serait mon père. Il y a six ans, j'ai rêvé d'une grande affiche : 'Cuisines X.' J'y suis allé, on m'a mis à la porte. D'Allemagne est venue une force qui a fait 'zzz' dans ma tête. J'ai rêvé cette nuit de ma mère allemande. Ma mère serait la femme du père de mon beau-frère (madame -faterre). Elle est morte. Je ressemble au mari de ma sœur comme deux gouttes !" Le délire tente de l'inscrire dans une filiation, mais comme elle n'est basée que sur de possibles identités imaginaires, elle ne peut qu'être vouée à l'échec. Être le sosie de quelqu'un ne signifie pas qu'on ait les mêmes parents.

L'indéterminé au lieu des origines fait retour dans le fantasme, ou plutôt le délire, de la scène primitive : 'J'avais quelques mois, me dit d'Ilan, j'étais couché sur un lit. Un monsieur dans la même chambre a dit à une femme : 'Ta gueule.' C'est monsieur -faterre qui a dit : 'Ta gueule' à une femme habillée en noir. À moins que ce soient mes parents qui ont changé d'appartement, ou monsieur X. Il a dû traiter sa femme d'ampoule, ta gueule. Il me l'a peut-être dit à moi parce que je pleurais. Un homme dit :  'Ta gueule' à sa femme quand elle s'est mise toute nue devant lui. Il a connu son corps, et après, pour rien, il dit ces mots-là." Nous avons ici l'image d'un père indéterminé, sans nom, exerçant une domination sadique sur sa femme et son fils. Mère et fils ont la même position de boursouflure douloureuse sur le corps du père. La femme est habillée en noir, signe de mort et de deuil. ''Une femme s'est donnée à un homme. Elle brise sa vie femme-enfant et se fait insulter par l'homme après. Être une femme est une véritable malédiction." Dans le même ordre d'idées, il dit que l'homme possède la femme innocente, et perfore son corps en "déchirant" l'hymen. Ou encore : "Dans la Bible, l'Éternel dit à Ève : 'Le serpent voudra te piquer au talon, et toi tu voudras lui écraser la tête avec ton talon et tu enfanteras dans la douleur'." Pour ce patient, à l'origine n'était pas le "verbe", mais la haine.

À l'évidence, Ilan n'arrive pas à s'imaginer né d'un désir ou d'un amour, il ne voit à son origine que mépris et jouissance sadique-anale : il est issu d'une saleté qui n'a pas été lavée, c'est-à-dire éliminée. Il continue : "Quelque chose qui est pragmatiste et qui concrétise le nihilisme de la femme dans l'amour. Moi je suis le domaine du nihilisme. J'ai fait un rêve : deux vieux riaient, sautaient, il y avait du sperme sur la couverture. J'assistais, j'étais dégoûté de voir un petit vieux et une petite vieille faire ça à cent, à trois mille ans, Abraham et Sarah, je suis peut-être Isaac." Isaac, c'est le fils que son père devait sacrifier à dieu. Dans l'esprit d'Ilan, un enfant, c'est peu de chose pour les parents, juste un peu de sperme éclaboussant une couverture, une tache à effacer.

Le délire narcissique transforme l'ampoule-abcès de la scène primitive en lumière céleste venant comme prothèse là où échoue la filiation symbolique. Mais elle aussi échoue à fixer le Nom-du-Père : ''Ma tête est comme une ampoule, ça s'éteint, ça s'allume. Je change de religion sans arrêt. Je choisis Dieu, la Vierge, Jésus, Marx, Hitler... J'arrive pas à me fixer sur une seule personne du ciel. Le verbe s'est fait chair et a habité parmi nous, et la lumière est venue dans le monde et on ne l'a pas reconnue... Je n'arrive pas à choisir quelle est la lumière qui m'éclairerait la luminosité de Dieu, l'Ampoule Céleste." La structure triangulaire de la scène primitive est altérée en une sphère dans laquelle père, mère et fils sont in-différenciés. Reste une alternative pour le patient : la sphère est lumineuse, signe de plénitude narcissique, ou elle est éteinte et c'est le néant, la menace d'une chute dans le réel. Mais il y a déjà là un progrès par rapport à ce qui était une confusion totale quand il disait : ''Mon père a créé ma mère en se mariant avec elle. C'est un phénomène biologique. Il a accouché d'elle. Mon père a accouché de ma mère et ma mère de mon père. Mon père a d'abord créé ma mère puis a accouché d'elle. Moi j'ai accouché de mon père et mon père m'a accouché. Il y avait un cercle dans son ventre et je suis sorti."

Dans sa quête d'un père symbolique, Ilan a rencontré l'idée de dieu comme père idéal sous différentes formes : Jésus, Yahvé ou Allah, entre autres. Mais alors c'est l'existence même de dieu qu'il lui faut prouver. Selon ses dires, les preuves seraient au nombre de quatre. Il y a tout d'abord la "preuve physique, la matière ; il y a matière donc il y a créateur. Lavoisier a dit : rien ne se perd, rien ne se crée." Viennent ensuite "les preuves métaphysiques, la pensée : il y a pensée, donc il y a créateur." Puis "les arguments des causes finales de Kant : la terre est si belle, si merveilleuse que c'est pas possible que ça soit le fait du hasard. Teilhard de Chardin a dit : 'Au début il y avait un petit pois qui pèserait le poids d'un wagon, et Dieu avec son doigt l'a fait exploser et l'harmonie a été créée de suite.' Dieu a créé le petit pois et l'a fait exploser." Il y a enfin "la théorie de la relativité d'Einstein : E = mc², c² = 90 milliards de km/s. Si on tourne le 9 (de 90), on a un 6. Dans L'Apocalypse selon St Jean, il parle du six : 'On m'a donné à avaler un livre dans ma bouche, il avait un goût de miel et mes entrailles furent remplies d'amertume', et c'est là qu'il vit les trois six dans le ciel : 666. La mort de six millions de Juifs serait la preuve que Dieu existerait. Ces trois six, c'est Hitler. Hitler a fait exploser les trois six comme Dieu a fait exploser le petit pois."

Là où la filiation symbolique est défaillante apparaît, dans le délire, un père imaginaire sous la forme du chiffre six. En principe un chiffre, en tant qu'outil mathématique, est dépourvu de sens, mais la kabbale leur attribue une signification. Pour Ilan, le six est la sixième Séphire (le mot exact est Séphira), celle de la perfection, Tiphereth, le soleil mystique symbolisé par l'étoile à six branches. Puis il transforme le 6 en 666, le chiffre de la Bête de l'apocalypse. Le Bien tombe dans le Mal. D'où la question : est-il issu de dieu ou du diable ? À son origine y a-t-il le bien ou le mal ? Ce discours illustre parfaitement ce que Mélanie Klein décrit comme étant la position schizo-paranoïde avec un clivage (6) de l'objet en "tout bon" (le sein/la mère) et en "tout mauvais" (objet fécal/père). Mais même ce clivage est vacillant du fait du peu de différenciation des objets. Ce discours illustre aussi la chute du signifiant (le 6 et le 666) dans le réel délirant. Toute la quête d'Ilan est sous-tendue par cette nécessité de donner une identité à son créateur, de connaître son origine. Mais la filiation délirante n'est pas la filiation symbolique qui inscrit un fils dans l'ordre d'une généalogie, mais une filiation exclusivement imaginaire basée sur une ressemblance. Du fait de l'absence d'étayage symbolique, cette identité n'a aucune permanence. Il s'agit alors d'établir et de consolider, par des faits, des témoignages, des ressemblances et des raisonnements, une filiation qui manque d'étayage symbolique.

 Pour Ilan, la figure de Dieu ne parvient pas à devenir un véritable tiers symbolique. Elle reste prise dans la même économie imaginaire que le père réel vécu comme une "mauvaise mère" : intrusif, persécuteur, narcissiquement confondu avec le sujet, incapable d’introduire une séparation stable, oscillant entre rejet et captation. Il ne représente pas une Loi séparatrice extérieure au désir ; il reste pris dans la logique du corps, de la blessure, de l’amputation, du dégoût, de la jouissance et de la fusion destructrice. Le père n'est pas ici le signifiant de la Loi, il reste un double spéculaire dégradé. Or, lorsque Ilan cherche un substitut dans la religion, il reconstruit inconsciemment la même structure. Dieu devient lui aussi : désirant, persécuteur ou fusionnel, parfois nourricier, parfois dévorant. La figure divine ne remplace donc pas le père défaillant parce qu’elle est immédiatement "maternalisée". Elle ne devient jamais pure fonction symbolique.

La stabilisation progressive d’Ilan n'a pas résulté de la restauration d’une fonction paternelle symbolique, mais de deux processus qui se sont succédé dans le temps. D'abord une relative permanence du sujet acquise par l'identité délirante "Messie" qui est passée de "Jésus" à "fils de dieu". Puis par une déconflictualisation des images divines, par la référence à un dieu au-delà des religions. Le travail psychothérapique a indubitablement changé son rapport aux figures de l’Autre. Celles-ci cessent progressivement d’envahir la totalité du champ psychique pour devenir des repères plus localisés et moins absolus. Le sujet ne coïncide plus entièrement avec ses identifications délirantes ; une distance minimale devient possible entre ce qu’il éprouve, ce qu’il imagine et ce qu’il énonce. Cette évolution ne supprime ni le délire ni les constructions imaginaires, mais elle en modifie le régime de fonctionnement. Les formes signifiantes deviennent moins expansives, moins totalisantes et moins immédiatement incorporées. La parole acquiert alors une fonction nouvelle : non plus seulement exprimer l’invasion du réel psychique, mais contribuer à en limiter les effets en introduisant une temporalité, un adressage et une certaine stabilité relationnelle. Ce que trouve finalement Ilan n’est donc pas une vérité définitive sur son identité, mais une manière moins dangereuse d’habiter l’incertitude de celle-ci.

L'identité délirante dans la schizophrénie offre une stabilisation moindre que la métaphore délirante dans la paranoïa. Le délire d'Ilan, qui colle des morceaux de sens sur des expériences intrusives, est très différent du délire paranoïaque systématisé et interprétatif qui s’organise en un système cohérent et fermé sur lui-même, imposant au sujet une explication globale et continue de son expérience et du monde. La métaphore délirante est la nouvelle "Loi" que le paranoïaque s'invente pour que son monde tienne debout, et son identité délirante est le nom de la place qu'il occupe, par usurpation, dans ce nouveau monde.

Pour se faire reconnaître comme étant le "Christ-Roi", Monsieur Hame, hospitalisé, écrit au ministre de la Justice. En voici un extrait :

"Excellence,

.... Actuellement j'ai 77 ans et 6 mois, et je m'occupais depuis 20 années de déchiffrer l'Apocalypse. Ayant comparé les prophéties de la Divine Révélation avec mes réalités vécues j'ai constaté que je pourrais aspiré (sic) d'être reconnu comme le principal désigné des annoces (sic) bibliques citées et à citer dans la présente communication. Suivant le chapitre 1, versets 14 à 16, le visionniste (sic) Jean avait vu un homme avec une tête et des cheveux blancs comme la neige et son visage brillait comme le soleil. De mon métier j'étais meunier, alors j'étais couramment blanc de farine et j'ai le teint blanc. En chapitre 3, verset 12, Jésus Christ répète au récepteur de ses instructions qu'il viendrait sous un nouveau nom.... Afin de raccourcir mon message je remarque seulement la 3ème démi-phrase (sic) du verset 15  de la traduction biblique de Louis Segond, formulée ainsi : 'Et il foulera la cuve de vin de l'ardente colère du Dieu tout-puissant.' Je donne la signification pour ma personne. Fin octobre  je fis couler 16 hecto de vin dans un accès de colère...  Le verset 16 du chapitre 19 indique les signes distinctifs du futur monarque mondial avec ces paroles : 'Il avait sur son vêtement et sur sa cuisse un nom écrit : Roi des rois et Seigneur des seigneurs.' Le signe sur le vêtement est la médaille humanitaire et je possède des cicatrices sur la cuisse et la hanche gauche. Selon les diverses traductions de la Bible il y en a qui mentionnent des signes sur la cuisse et d'autres sur la hanche. J'en possède les deux sur mon corps..."

Ce qui frappe d'abord dans la lettre de Hame, c'est la logique de son argumentation. C'est avec des identités imaginaires, indices et preuves qu'il essaie, non pas d'établir sa filiation céleste, car de celle-ci il est convaincu, mais d'en informer une autorité représentant la loi. Quel sens a cette démarche puisqu'il s'est convaincu lui-même d'une certitude qui semble absolue et qu'en tant que Christ-Roi il n'a pas de reconnaissance à demander aux humains ? Ce patient, déjà âgé, ne demande pas que son délire soit validé et sa filiation divine reconnue par la société, il témoigne simplement de ce qui est pour lui la vérité. Ce qui importe pour lui, c'est qu'une erreur soit réparée et l'ordre du monde rétabli. Ce courrier, jamais posté, et adressé à une autorité représentant pour lui l'Autre symbolique, n'est en fait destiné qu'à lui-même et constitue une sorte de fiche d'état civil fixant son identité et son origine. Cette lettre est là comme une prothèse se substituant au Nom-du-Père défaillant, elle a valeur d'auto-nomination.

Hame porte un nom, mais celui-ci ne l'a pas protégé de la folie, il lui en faut un autre. Ce que nous dit la démarche de ce patient, c'est que quelque chose a raté dans la transmission père-fils, soit qu'il n'y avait rien à transmettre, soit que le fils a refusé toute transmission. Ce qui n'a pas été transmis, c'est un signifiant qui aurait donné au fils une place dans l'ordre symbolique. Si le nom est transmis sans cette dimension symbolique, c'est-à-dire comme une simple étiquette administrative, il reste une forme signifiante non arrimée à la chaîne symbolique et ne l'ancre pas dans une identité stable. Et c'est précisément pourquoi le délire lui substitue un autre nom, celui du Christ, qui l'inscrit dans une nouvelle généalogie et lui donne un père à la hauteur.

L'identité délirante est une imaginarisation du symbolique : le signifiant est dénaturé en une image avec laquelle le représenté, c'est-à-dire le sujet, se confond pleinement, c'est une image incarnée sans médiation symbolique. Ici, c'est le patient lui-même qui incarne la prothèse symbolique à travers son délire qui fait loi. La lettre est une seconde prothèse qui fixe l'identité délirante, le signifiant qui le représente face à l'humanité. Cette lettre ne sera jamais postée, elle est autosuffisante. C'est là, à la différence de la valse des identités d'Ilan, la réussite d'une identification imaginaire pour pallier l'échec de l'identification symbolique : le sujet est l'image de l'Autre, le Christ-Roi réduit à l'état d'objet.

Si l'on compare le délire d'Hame à celui d'Ilan, ce qui frappe, c'est la stabilité et la cohérence interne d'un discours qui est une construction logique, ordonnée et argumentée. C'est bien pourquoi on parle, à ce propos, de délire systématisé. Hame a construit une réalité alternative dotée de sa propre cohérence qui vient colmater avec efficacité la béance ouverte par la forclusion du signifiant de la Loi. Le délire paranoïaque parvient à reconstruire une continuité signifiante suffisamment stable pour produire un monde cohérent : son orientation a basculé en mettant le sujet au lieu du grand Autre. À l'inverse, dans le délire schizophrénique non stabilisé, c'est la structure du discours elle-même qui est atteinte. Dissocié, le délire est incapable de produire une cohérence stable ou une signification tenue. La chaîne signifiante se délite, les associations se dénouent, et le sujet ne parvient pas à habiter un sens qui fasse monde.

Dans les deux cas, schizophrénie et paranoïa, on retrouve le même défaut de symbolisation originaire : la forclusion du Nom-du-Père, entendu comme signifiant de la Loi. Mais la réponse à cette forclusion diverge radicalement selon la position que le sujet occupe par rapport à l'Autre. Ilan reste du côté du sujet. Il attend que l'Autre vienne le nommer, le situer, lui dire qui il est, c'est-à-dire lui conférer une identité qu'il ne peut pas se donner lui-même, faute d'un ancrage symbolique constitué. Il est en position de demande absolue envers un Autre qui ne vient pas, ou qui vient de façon fragmentaire et contradictoire. La forclusion le laisse suspendu à un Autre troué, incapable de répondre. Son délire ne peut pas se clore aussi longtemps qu'il reste en attente d'une réponse qui ne viendra pas. La prothèse imaginaire qu'il tente de construire, c'est-à-dire l'identité délirante comme suppléance, ne se stabilisera que par une identification imaginaire au "petit Jésus" en qui se condensent son pénis circoncis et l'image du Christ crucifié.

Hame occupe la position inverse. Il ne reste pas en attente : il bascule du côté de l'Autre et usurpe sa place. Là où le Nom-du-Père fait défaut et la place de la Loi est vacante, Hame s'y installe comme effet d'une opération délirante qui le propulse dans ce lieu vacant. Il ne demande plus à l'Autre qui il est : il sait qui il est, et c'est devant l'ordre symbolique qu'il témoigne. La filiation est ainsi clairement et définitivement établie dans l'économie délirante, là où Ilan avait échoué précisément à se donner une filiation qui tienne. Le délire réussit à produire un ancrage stable, une identité consistante, lorsque le sujet parvient à incarner pour lui-même la fonction du grand Autre.

Hame prend appui sur la raison, qu'il met à la place de la Loi qui manque, pour dire qui il est, alors qu'Ilan cherche à prendre appui sur la foi, alors que l'identité du dieu auquel il s'adresse reste incertaine, fluctuante, incapable de fournir l'ancrage stable qu'il attend. La prothèse ne peut pas tenir si le point d'appui lui-même vacille. C'est pourquoi le moment où Ilan trouvera sa voie dans la pratique de la religion juive, en se situant comme Jésus, le Messie juif des chrétien, sera structuralement décisif : en sachant qui servir, il saura qui il est. Le clivage énoncé d'abord comme étant "Juif et Chrétien" avait évolué en une dissociation "Juif ou/contre Chrétien" puis en "Messie" avec une "communion juive", sorte de synthèse des deux identités, après en prime une apparence de normalité et un certain confort mental. Mais, cette identité ne constituera jamais une métaphore délirante, ce qui lui permettra de prendre de la distance par rapport à elle, pour finalement s'en moquer.

Marc a sombré dans la schizophrénie un matin de ses dix-neuf ans en contemplant son prépuce enserrant le gland. Il conclut à un phimosis. Sans doute s'agit-il là des manifestations d'un délire hypocondriaque. En toute logique, le jeune homme réclame l'ablation de son prépuce, mais aussi de son gland, puis de la verge tout entière. Il m'explique : "Ce n'est plus guérissable à mon niveau, le phimosis. Je ne peux plus faire l'amour. Bientôt je ne pourrai plus uriner quand ça aura atteint l'urètre. Je ne pourrai jamais avoir d'enfant. Je ne me marierai pas." Un mois après son hospitalisation, il se cisaille le poignet gauche "à la demande du président de la République", dit-il. Dans les explications qu'il me donne de son acte, le poignet vient en lieu et place de la verge : "Mon phimosis n'est plus opérable, mon péni (sic) est devenu tout bleu, il faut m'amputer. Le Président m'a dit que je vais me couper tout seul et je ne mourrai pas. Si je ne le fais pas, je crèverai de faim plus tard, ils m'enlèveront tous les avantages sociaux." Le choix est donc entre perdre l'organe sexuel ou la vie.

L'emploi du mot "péni" pour "pénis", homophone du mot anglais "penny" peut laisser entendre qu'il y a un lien entre le pénis et l'argent. Ce lien prend sens dans ce qu'il dit à propos de sa naissance : "Mes parents sont des vieux. Mon père était ouvrier. Il n'avait pas assez d'argent pour faire un enfant, alors il a attendu. Ils n'avaient de la place que pour un seul enfant. Les autres ont quatre enfants et ils crèvent de faim. Chez nous, il n'y avait de la place que pour un enfant, heureusement que ma sœur est morte, sinon ils ne m'auraient pas fait… Ma sœur avait un jour quand elle est née." Donc, pour lui, avoir un pénis, c'est faire des enfants et un enfant ça coûte cher au point d'en mourir de faim.

Je le questionne à propos du sens de l'expression "un jour quand elle est née", me demandant s'il n'avait pas voulu dire "un jour quand elle est morte". Il me répond : "Une en moins et un en plus, ça fait zéro. Le zéro, c'est absorbant, on peut multiplier zéro par n'importe quel nombre, ça fait toujours zéro, si on additionne zéro à un nombre, on a toujours le même nombre. Moi je suis le zéro, le moins que rien." Dans cette logique, se multiplier au sens d'enfanter, ce serait mettre au monde des zéros.  Être un "zéro", c'est être insignifiant, un nul, mais aussi le signifiant mathématique du non-être. Sa vie a pris le sens d'être un enfant de remplacement, donc il n'existe pas en tant que lui-même. Si l'on se réfère à la théorie lacanienne du signifiant (le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant), on peut dire qu'il est représenté dans le réseau des signifiants par celui de sa sœur. Son présent délire est une tentative pour préciser sa place dans l'ordre symbolique. L'issue qu'il envisage est de supprimer le signifiant du désir en se châtrant et de réduire son existence à la satisfaction du besoin puisque la sexualité amène à la mort. Mais derrière cette rationalisation délirante de l'éviration, il s'agit pour lui de réaliser une identification pleine à sa sœur.

 Dans ce contexte, l'éclosion de la schizophrénie prend sens comme étant une issue à un conflit entre le moi et les pulsions sexuelles. Dans le discours délirant de Marc, le désir n'est pas interdit, il est dangereux avec le risque, non pas d'une mort morale, mais d'une mort bien réelle. Il rend responsable de ce qu'il appelle son "phimosis", une syphilis (délirante) contractée à l'âge de neuf ans : "J'ai une infection du gland, ça forme un rouleau sur le péni(s), un étranglement. Ça vient de la syphilis que j'ai chopée chez ma voisine, une arriérée mentale. Je jouais avec elle aux cartes. Elle voulait jouer au papa et à la maman. Elle voulait tout faire, être le papa et la maman en même temps. Un jour elle m'a embrassé, depuis j'ai la syphilis. Je l'ai compris à quatorze ans en regardant un atlas médical… la roséole, une trace rose sur la verge. Elle m'a étouffé à force de baisers. Depuis je ne peux plus approcher une fille. J'ai mal à me nier, lier connaissance." Donc, pour lui, lier connaissance serait se nier. Cela en dit long sur ce qu'il en est des difficultés relationnelles dans la schizophrénie où le sujet est aboli en tant que distinct du moi et se confond avec ses objets sur l'axe de l'imaginaire. Marc ajoute qu'il est attiré par les corps, mais les corps simples : le fer, le zinc, etc. Donc par ce qui est inanimé, sans désir. Voilà qui exprime sans détour la peur d'être anéanti dans la jouissance de l'Autre. Le délire de l'étranglement de la verge par le prépuce est à mettre en rapport avec ce qu'il me dit de sa voisine : "Elle (la voisine) va se marier bientôt. Elle va aussi mourir, la corde autour du cou… Moi elle me l'a mise autour de la verge, mon péni est tout bleu."

Marc est encore un de ses fils dans lequel le père ne se reconnaît pas. Son père a exprimé son regret de l'avoir conçu en lui disant, et ce apparemment à de nombreuses reprises : "J'aurais mieux fait de chier dans ma culotte que de te faire ce jour-là." Que le conditionnel ne nous trompe pas, l'insistance de cette parole dans la bouche du père est bien plus que l'énoncé d'un fantasme de procréation, c'est un déni de paternité qui assigne une place à son enfant, celle d'un déchet, autre métaphore pour lui dire qu'il ne vaut rien, qu'il est nul… et non avenu. À suivre ce que nous confie ce patient, son père ne pouvait qu'être déçu dans ses exigences narcissiques nées d'un désir d'immortalité : "Mon père, dit-il, aurait aimé continuer à vivre par moi, après sa mort, me dit Marc. Mes parents m'aident à vivre et je les aide à mourir, ou l'inverse, ils m'aident à mourir et je les aide à vivre. Je vais bientôt mourir." Que vie et mort se confondent n'a rien d'étonnant puisqu'en tant qu'enfant de substitution il occupe la place de sa sœur morte. Ce qui explique que le pénis soit de trop puisqu'il est l'ultime différence. Là la fonction du délire n'est pas de construire une limite séparant le Je du Moi, mais de faire coïncider la réalité du Moi-Je avec l'image idéale, celle de la sœur décédée, et ce au point de demander une castration réelle. Le pénis fait obstacle à l'identification au corps imaginaire de la sœur comme contenant et à la construction d'une identité délirante. Le patient n'en est encore qu'au déclenchement de sa pathologie, entre la phase hypocondriaque et le délire constitué. La structure psychotique, c'est-à-dire la coïncidence entre sujet et moi, est là. Mais le délire n'a pas encore réussi à construire une prothèse venant suppléer le symbolique défaillant.

 

 

1) Sami-Ali M., L'espace de l'inquiétante étrangeté, NRP n° 9, 1974, pp. 32-43.

2) Le mot est du genre féminin en hébreu. La Chékhina, c'est le "visage féminin" de Dieu. Elle est vue comme l'aspect maternel, immanent et proche de Dieu, par opposition à l'aspect transcendant et lointain.

3) Freud S., "Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa", Cinq psychanalyses, pp. 263 - 324, PUF 1970.

4) L'expression "petit Jésus" pour désigner le pénis d'un jeune enfant est assez courante.

5) Par "Autre", il ne faut pas entendre ici une simple personne, mais le lieu symbolique à partir duquel le sujet reçoit une identité, une filiation, une Loi et les coordonnées de son existence psychique. Le père, Dieu, les institutions, les figures religieuses ou idéologiques peuvent tour à tour occuper cette place. Donner un nom à l’Autre, c’est lui donner une limite, un corps symbolique, une position distincte du sujet.

6) Il nous faut faire une distinction entre le clivage pervers tel qu'il est défini par Freud et le clivage schizoparanoïde dont parle Mélanie Klein. Le clivage pervers, lié au désaveu, est l'affirmation simultanée de deux propositions contradictoires, alors que le clivage schizoparanoïde est le clivage de l'objet, par exemple le sein maternel, en bon objet et en mauvais, avec comme corollaire le clivage du Moi en bon et mauvais. Dans le clivage pervers, le moi unifié se divise en deux Moi, alors que le clivage kleinien est plus un dédoublement de l'objet partiel et du Moi identifié à cet objet partiel.

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